Allons-nous vers une récession mondiale ?
Notre économiste et stratégiste Keith Wade analyse l’impact du Covid-19 sur les perspectives de croissance mondiale

Les marchés actions ont fortement corrigé lundi 9 mars et les spreads de crédit se sont largement creusés, les actifs à risque ayant connu l'une de leurs pires journées depuis 2008, au plus fort de la crise financière mondiale. Dans le même temps, l'or et les obligations souveraines ont progressé : les rendements des Gilts à 10 ans se sont approchés de zéro et toute la courbe des bons du Trésor US est tombée en dessous de 1 %. La question n'est plus tant de savoir s'il y aura un ralentissement de la croissance, mais si l'économie mondiale se dirige vers une récession.
Comment le coronavirus affecte nos prévisions de croissance
Bien que nous ayons très récemment revu à la baisse nos perspectives de croissance mondiale, l'aggravation de la crise du coronavirus nous a amenés à réévaluer nos perspectives pour l'économie mondiale. Nous avions prévu une nouvelle propagation du virus dans nos prévisions initiales, mais nous ne nous attendions pas à ce que toute l'Italie, la quatrième économie européenne, soit paralysée. La décision prise par le gouvernement italien le 9 mars dernier reflète l'augmentation du nombre de nouveaux cas et la pression exercée sur le système de santé du pays. Malgré les différences de reporting des cas, l'incidence du virus en Italie a augmenté de façon telle que le nombre de nouveaux cas commence à s’approcher de ce qui a été constaté en Chine.
Zone euro
Si l'on prend en compte la probabilité que le virus s'accélère ailleurs et les restrictions croissantes sur les rassemblements publics et les voyages, le ralentissement en Europe sera probablement plus important que prévu. Par conséquent, nous prévoyons de réduire nos prévisions pour la zone euro d'au moins 1 point de pourcentage et de nous retrouver en territoire négatif pour 2020, la baisse d'activité en Italie ayant un effet boule de neige sur le reste du continent.
Royaume-Uni
Le Royaume-Uni ne sera pas à l'abri et la faiblesse de son principal partenaire commercial sera un frein à la croissance en 2020. À eux seuls, ces changements ramèneraient nos prévisions de croissance mondiale de 2,3 % à 2 %.
Chine
Dans le même temps, les nouvelles sont meilleures en Chine où le nombre de nouveaux cas semble avoir passé le plus haut et où les indicateurs montrent que l'économie revient progressivement à la normale. Le premier trimestre sera toujours l'un des plus faibles jamais enregistrés, mais nous sommes de plus en plus confiants dans le fait que l'économie se redressera au deuxième trimestre avant de rebondir au cours du deuxième semestre de l'année. La politique budgétaire jouera un rôle important à cet égard et nous nous attendons à une relance significative alors que le gouvernement s'efforce d'atteindre son objectif décennal de doublement du revenu national d'ici 2020.
Etats-Unis
Le sujet le plus difficile est celui des États-Unis. Le nombre de cas reste inférieur aux niveaux observés en Europe, mais il y a eu peu de tests réalisés. Étant donné que le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) a déclaré qu'il s'agit de savoir "quand et non pas si" le virus se répandra aux États-Unis, nous devrions assister à une augmentation significative de l'incidence du virus au fur et à mesure des tests. La crise entrerait alors dans une nouvelle phase : les États-Unis restent la plus grande économie du monde (représentant plus d'un quart de la production mondiale) et l'introduction de restrictions et d'interruptions de voyage entraverait gravement la croissance mondiale.
La bonne nouvelle, c'est que l'économie américaine fait face au virus en bonne santé, comme le prouvent les derniers chiffres de la masse salariale qui montrent que l'économie a créé 273 000 emplois en février, soit beaucoup plus que prévu. Sur la base des deux premiers mois de l'année, les estimations suggèrent que la croissance du PIB atteindra 3 % en rythme annuel au premier trimestre. Dans la pratique, ce chiffre devrait être inférieur, car le mois de mars devrait connaître un ralentissement en raison de la situation de Boeing et de l'affaiblissement de la demande étrangère dû au virus. L'autre facteur est l'effondrement du prix du pétrole qui a contribué à la tourmente du marché en début de semaine.
Le prix du pétrole à la rescousse ?
Dans des circonstances normales, une baisse du prix du pétrole serait bienvenue car elle stimulerait l'activité en réduisant l'inflation et en augmentant les revenus réels et les dépenses de consommation. Toutefois, dans le contexte actuel, il est probable que les consommateurs économiseront la plus grande partie de ces gains exceptionnels, en partie par souci de l'avenir et en partie du fait des restrictions de circulation.
Pour les États-Unis, cela signifie que l'effet net de la baisse du prix du pétrole est négatif, car les réductions des dépenses d'investissement dans le secteur de l'énergie l'emporteront sur les gains en matière de dépenses de consommation. À terme, lorsque le virus s'estompera, les dépenses de consommation devraient reprendre, mais l'impact à court terme sera un frein à la croissance américaine.
Le tableau est plus clair au-delà des États-Unis, car les pays importateurs de pétrole en profitent tandis que les exportateurs en souffrent. Les gagnants se trouvent en Asie, notamment au Japon, en Chine, en Inde et en Corée du Sud, et dans une grande partie de l'Europe, tandis que la Russie, le Mexique et la Norvège sont les grands perdants. Compte tenu des signes de maîtrise du virus en Asie, cela renforcerait les arguments en faveur d'une reprise dans la région plus tard dans l'année, mais laisse également entrevoir des résultats mitigés pour les autres marchés émergents.
Mesures politiques : passer le cap
Les banques centrales ont réagi rapidement à la crise, la Réserve fédérale américaine (Fed) ayant réduit ses taux de 50 points de base le 3 mars et la Banque d'Angleterre ayant suivi le 11 mars. Les taux ont également baissé en réaction au virus en Australie, au Canada et en Chine. Les mesures prises par les États-Unis et le Royaume-Uni ont eu lieu entre les réunions normalement prévues, ce qui souligne l'urgence d'agir.
Le défi consiste à fournir des fonds aux entreprises dont la trésorerie a été durement touchée par le virus, notamment dans des secteurs tels que les transports, l'hôtellerie, la restauration et d'autres services où la demande s'est effondrée. Le danger est qu'un choc temporaire ait des effets permanents, si les entreprises font faillite et ferment pendant la crise. Une telle évolution porterait atteinte à l'offre et à la capacité de l'économie à se redresser après coup.
Le danger est que, même en cas de baisse des taux d'intérêt, les banques n’accordent plus de crédits. En conséquence, parallèlement à la réduction du taux interbancaire, la Banque d'Angleterre a annoncé un nouveau programme visant à inciter les banques à prêter aux petites et moyennes entreprises (financement à terme pour les PME). Ces mesures, ainsi que celles annoncées dans le budget britannique, comme le programme gouvernemental de prêts aux entreprises (qui garantit une partie de l'exposition des banques), visent à assurer un soutien suffisant pour permettre aux entreprises de surmonter la crise. L'action de la Banque centrale européenne s'inscrit dans la même veine, bien qu'elle n'ait pas réduit les taux d'intérêt. Des mesures ont été introduites pour stimuler les prêts bancaires aux PME, parallèlement à une augmentation des achats d'actifs.
Les États-Unis pourraient adopter une approche plus directe en renflouant le secteur aérien, comme ils l'ont fait pour l'automobile en 2009. Il est également probable que nous voyions un programme budgétaire plus large comprenant une réduction des charges sociales pour soutenir l'économie. Dans le même temps, la Fed devrait encore réduire ses taux, probablement de 50 points de base supplémentaires. Cependant, il y a également des arguments en faveur d'un élargissement du programme d'assouplissement quantitatif pour inclure l'achat d'obligations d'entreprises. La BCE inclut déjà le crédit dans son programme d'achat d'actifs et bien que cela nécessite une modification de la loi aux États-Unis, cela pourrait être plus efficace que des baisses de taux car cela contribuerait à réduire le stress dans l'un des principaux conduits de capitaux vers l'économie.
Risques de récession
Nous prévoyons de publier la semaine prochaine une prévision actualisée tenant compte d’un ralentissement plus important de l'activité mondiale en raison des récents développements. Il est fort probable que cela fasse basculer l'économie mondiale, déjà bancale en raison de la lenteur de son activité, dans la récession, en fonction des développements en Europe et de l'ampleur de l'impact sur les États-Unis. La situation en Europe pourrait s'aggraver, mais les États-Unis sont le principal facteur de basculement étant donné leur taille et leur rôle de moteur de la demande mondiale. Nos prévisions de croissance aux États-Unis sont déjà faibles, à 1,6 % pour 2020, mais une récession américaine signifierait une récession mondiale.
Les banques centrales ont agi rapidement et devraient être en mesure de jeter les bases d'une reprise plus tard en 2020. À bien des égards, l'économie mondiale est mieux placée qu'en 2008 pour faire face à de tels chocs : les banques centrales ont développé de nouveaux outils et le système bancaire est bien capitalisé. Les investisseurs attendent maintenant des mesures sur le plan budgétaire. Le Royaume-Uni a pris l'initiative en la matière et la Chine devrait suivre, en attendant la réponse des États-Unis et de la zone euro. Les outils monétaires et budgétaires sont faibles face au virus et tant que l'épidémie n'est pas maîtrisée, le risque d'un effondrement prolongé reste élevé.
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