Du « vert » à la transition : financer l’entre-deux
Le financement de la transition s’impose comme l’une des prochaines frontières de l’investissement durable. Les marchés non cotés ont un rôle spécifique à jouer, alors que l’attention se porte de plus en plus sur la création de valeur et l’obtention de résultats concrets dans l’économie réelle.
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Le financement de la transition continue de gagner en importance, tout en restant entouré d’incertitudes.
Au cours des 18 derniers mois, les débats sur la réalité politique de la décarbonation des économies, tous secteurs confondus, ont mis en évidence à la fois l’ampleur du défi et sa complexité. Parallèlement, le conflit au Moyen‑Orient et le choc énergétique qui en a résulté ont remis en lumière l’importance de la sécurité énergétique. Dans de nombreuses régions, cela renforce directement les arguments en faveur d’une accélération de la transition énergétique afin de réduire la dépendance aux combustibles fossiles importés.
Dans ce contexte, le financement de la transition s’impose rapidement comme l’une des prochaines frontières de l’investissement durable.
Qu’est-ce que la « finance de transition » ?
Le concept de « transition » est historiquement associé au climat et à la décarbonation, et c’est sur ces dimensions que se concentre cet article. Toutefois, ce principe peut également s’appliquer plus largement à la transition durable, en portant sur des objectifs environnementaux ou sociaux plus larges.
En termes simples, cela implique une transformation d’une entreprise, la valeur étant créée notamment grâce à la résilience des marges, à la réduction des risques ou à l’amélioration opérationnelle.
Dans le contexte climatique, la finance de transition désigne donc le financement d’entreprises, d’activités ou de projets qui ne sont pas encore alignés sur une trajectoire bas carbone, dans le but de faciliter leur progression vers la décarbonation. Cela s’applique surtout dans des secteurs traditionnellement difficiles à décarboner, comme le transport ou l’industrie lourde.
Environnement réglementaire et disparités régionales
Les politiques en matière de finance durable montrent une volonté claire de définir les activités de transition et d’en garantir la crédibilité, même si les approches varient sensiblement selon les juridictions, ce qui a des implications directes sur les priorités et les opportunités d’investissement.
Le Royaume‑Uni progresse dans ce domaine à travers ses lignes directrices sur le financement de la transition (Transition Finance Guidelines) et pourrait introduire des exigences obligatoires de publication des plans de transition, en ligne avec les recommandations du conseil des normes internationales sur la durabilité (International Sustainability Standards Board - ISSB) et du groupe de travail sur les plans de transition (Transition Plan Taskforce). À cela s’ajoute la mise en œuvre, par la Financial Conduct Authority (FCA), du label « sustainability improvers » dans le cadre des exigences en matière de divulgation durable (Sustainability Disclosure Requirements - SDR).
De son côté, l’Union européenne conserve une approche fondée sur les règles mais procède à un réajustement à travers la mise à jour du règlement sur la publication d'informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR), en introduisant des catégories de produits plus claires, notamment une catégorie axée sur la transition. Cette évaluation de la transition ou de l'amélioration est actuellement proposée pour au moins 70 % du portefeuille, avec un objectif lié à la transition. La démonstration de la transition devrait s'appuyer sur une série d'indicateurs, notamment des plans et des objectifs de transition, ou l'alignement des dépenses d'investissement sur la taxonomie de l'UE.
La taxonomie de l'UE et celles d’autres juridictions demeurent centrales dans la définition et la mise en œuvre de la finance de transition. Toutefois, la manière dont la notion de « transition » est traitée varie d'une taxonomie à l'autre. La taxonomie de l’UE, par exemple, classe un ensemble d’activités comme « transitoires » si elles répondent à un ensemble de critères techniques de sélection et à des tests de type DNSH (Do no significant harm - ne pas causer de préjudice significatif). Il s’agit essentiellement d’un système de classification, et non d’un cadre de transition. Les critères sont exigeants et visent à reconnaître des activités déjà proches d’un niveau de performance bas carbone, reflétant davantage un état final qu’un véritable parcours de transition.
En comparaison, des juridictions telles que l’ASEAN et Singapour ont mis en place des taxonomies plus flexibles et graduées, souvent décrites comme des approches « feux tricolores ». Celles‑ci couvrent un éventail plus large d’activités de transition, avec des critères évolutifs permettant de rendre compte de trajectoires de transformation, plutôt que d’ancrer l’analyse dans un état final strictement « vert ».
Définir la « transition » : un concept, de multiples interprétations
L’industrie a, en réponse, développé une diversité de cadres qui définissent la notion de transition de différentes manières.
Une première approche, fondée sur les taxonomies gouvernementales, consiste à identifier un ensemble d’activités ou de secteurs répondant à une définition de la transition, afin de délimiter un univers d’investissement clairement circonscrit. L'initiative pour les obligations climat (Climate Bonds Initiative (CBI)) en constitue un exemple. Les taxonomies gouvernementales et de classification sont utilisées pour mettre en évidence, à travers les différentes régions, les activités les plus déterminantes pour la transition, généralement celles à fortes émissions pour lesquelles il n’existe pas encore d’alternative bas carbone.
Sans surprise, les différences entre ces taxonomies se traduisent par des variations régionales en matière d’exigences de transition et de secteurs prioritaires. Notre outil propriétaire d’identification des solutions climat contribue à éclairer ces divergences, en comparant différentes classifications externes des solutions climatiques, qu’il s’agisse d’activités bas carbone, d’activités facilitatrices ou d’activités de transition, afin de mieux comprendre la « définition retenue par le marché », tout en replaçant chaque activité dans son contexte.
La seconde définition suppose que toutes les activités peuvent effectuer une transition d’une manière ou d’une autre, à condition qu’elles fixent des objectifs crédibles et des plans de transition. Cela se retrouve à la fois dans les cadres réglementaires (SDR/SFDR), ainsi que dans les cadres propres à l'industrie tels que le « zéro émission nette » (Net Zero Investment Framework) de l’IIGCC (Institutional Investors Group on Climate Change) ou le Climate Transition Finance Handbook de l’ICMA (International Capital Market Association).
Ces cadres mettent principalement l’accent sur l’alignement des engagements avec des trajectoires fondées sur la science, en tenant compte de la crédibilité de ces engagements. Autrement dit, ils évaluent si, au regard des conditions économiques et technologiques actuelles et des actions entreprises par les sociétés, la trajectoire de transition annoncée est effectivement réalisable.
Une définition plus large ne se limite pas à la transformation des opérations et de la chaîne d’approvisionnement propres à une entreprise, mais intègre également sa contribution à la transition globale de l’économie vers une trajectoire compatible avec un objectif de 1,3 °C. Dans notre approche, cette transition à l’échelle de l’économie est étroitement liée à la notion de « solutions climat » (décrite plus en détail ici).
Les disparités régionales persisteront inévitablement, dans la mesure où les économies partent de points de départ très différents, notamment en termes de mix énergétique, de structure économique (industrie vs services) et de niveau global de développement. Une flexibilité limitée conduirait à des définitions plus strictes, susceptibles d’exclure certaines régions ou certains secteurs de l’accès au financement de la transition, ce qui implique, en définitive, de trouver un équilibre entre crédibilité et inclusivité.
Évaluer la crédibilité : de l’ambition à l’exécution
Au cours de la dernière décennie, les flux de capitaux se sont principalement orientés vers des solutions explicitement « vertes » ou bas carbone, qui s’intègrent facilement dans la catégorie des « solutions climat » au regard des cadres et taxonomies existants. C’est notamment le cas des énergies renouvelables ou des technologies propres. Toutefois, la réalité de la décarbonation à l’échelle de l’économie met en lumière des secteurs qui ne peuvent pas être simplement remplacés.
À l’inverse, la notion de transition constitue une zone plus nuancée, où subsiste une tension entre le parcours de transition lui-même et son état final. La question de la « crédibilité » globale est donc centrale dans l’évaluation du financement de la transition, étant donné qu’il repose sur des déclarations prospectives par opposition à des résultats observés a posteriori. Il implique en effet une allocation du capital fondée sur des hypothèses et des trajectoires d’avenir, comportant des incertitudes d’ordre technologique, économique et réglementaire.
Évaluer la crédibilité implique donc d’examiner à la fois l’ambition des objectifs et la capacité à mettre en œuvre ces engagements. Notre cadre interne d'alignement sur l'objectif « zéro émission nette », qui couvre toutes les classes d'actifs du marché non coté, vise précisément cet objectif : garantir que les engagements soient à la fois ambitieux et scientifiquement fondés, tout en veillant à ce que les progrès et la mise en œuvre se poursuivent.
Dans ce contexte, la crédibilité repose sur le fait que les objectifs soient alignés sur des trajectoires de décarbonation fondées sur la science, et soutenus par des actions concrètes en matière de gouvernance, de gestion des risques et de stratégie. Néanmoins, ce cadre ne capture pas entièrement la capacité de transition au sein du système ni son lien avec les résultats d’investissement. C'est là notre priorité actuelle, tant sur les marchés cotés que non cotés.
Ce qui précède a déjà mis en lumière deux composantes de notre cadre de décarbonation : notre Net Zero Alignment Framework et notre outil d’Identification des solutions climat (Climate Solutions Identification Tool). Le dernier élément pour les marchés non cotés est la « capacité à décarboner ». Cette évaluation vise à déterminer la faisabilité de la décarbonation à partir de plusieurs critères :
- l’existence d’une trajectoire technologique viable,
la capacité de l’entreprise cible à exécuter sa transition sur le plan financier et opérationnel,
- et, enfin, un contexte pays favorable sur le plan réglementaire et politique.
Accélérer la transition : le rôle de l'actionnariat actif
La transition relève fondamentalement de la gestion active : elle déplace la réflexion, qui ne porte plus uniquement sur la réduction des émissions financées au sein d’un portefeuille, mais sur une décarbonation effective dans l’économie réelle.
Adopter une approche active permet de mettre en œuvre de nombreux leviers pour atteindre la transition : la gestion directe des actifs, le dialogue avec les entreprises dans lesquelles on investit au sujet de leurs plans de transition, et l'alignement des conditions de financement sur les résultats de la transition.
Il est essentiel de souligner que les résultats en matière de transition peuvent être directement liés à la création de valeur au sein des différentes classes d’actifs. Comme nous l'avons déjà évoqué, cet aspect devient un élément central de l'argumentaire en faveur de l'investissement durable. Mais les investisseurs devront également accepter un certain degré de complexité et d'incertitude dans leur évaluation.
Établir un lien direct entre les sources de création de valeur d’un investissement et les résultats obtenus en matière de transition permet de réduire une partie de cette incertitude, comme l’illustre le tableau ci‑dessous.
Classe d’actifs | Création de valeur | Mécanisme d’influence |
Private Equity | Transformation active des entreprises en portefeuille, reposant principalement sur l’amélioration opérationnelle et de la chaîne d’approvisionnement, ainsi que sur l’évolution des produits et services.
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Immobilier | Amélioration et revalorisation des actifs physiques, résultant de la rénovation
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Infrastructures | Transformation des actifs physiques et prolongation de la durée de vie
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Crédit privé | Mettre en place des structures pour faciliter la transition, plutôt que de s'approprier directement les bénéfices qui en découlent.
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Perspectives : des cadres aux résultats
De plus en plus, le financement de la transition évolue vers une logique d’exécution et de création de valeur. Son succès dépendra toutefois de la capacité à relever plusieurs défis interdépendants : définir la transition, en évaluer la crédibilité et générer des résultats concrets dans l’économie réelle. Aucune définition unique ne devrait s’imposer, compte tenu des disparités régionales et des différences de cadres. Dans ce contexte, la crédibilité apparaît comme le filtre déterminant reliant l’ambition à la faisabilité.
La transition ne sera véritablement efficace que si le capital est alloué de manière à permettre une décarbonation mesurable et économiquement viable. Les marchés non cotés ont, à cet égard, un rôle spécifique à jouer. Grâce à une gestion active, à des horizons d’investissement de long terme et à la capacité d’influence associée à l'actionnariat actif, ils sont particulièrement bien placés pour soutenir la création de valeur liée à la transition à travers les différentes classes d’actifs.
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