L’IA est-elle réellement à l’origine d’un ralentissement mondial des embauches ?
Un consensus semble émerger selon lequel l’IA a eu un impact négatif sur les embauches ces dernières années. Mais les données disponibles confirment-elles cette thèse ?
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Les marchés, la Réserve fédérale et de nombreux commentateurs semblent convaincus que l’IA supprime déjà des emplois, ouvrant la voie à une désinflation supplémentaire et à de futures baisses de taux. Les éléments récents suggèrent toutefois que ce narratif pourrait être trompeur. L'IA pourrait certes créer des capacités excédentaires à l’avenir. Mais assouplir la politique monétaire dès aujourd’hui sur la base d’espoirs liés à une technologie encore émergente, et en particulier dans le contexte des événements récents en Iran et au Moyen‑Orient, relèverait davantage du pari que d’une politique économique prudente.
Depuis le lancement de ChatGPT, la part des offres d’emploi mentionnant des compétences liées à l’IA n'a cessé d'augmenter, selon le site de recrutement Indeed.com. Mais cette corrélation ne suffit pas à déterminer si l'IA a réellement un impact sur la création d'emplois. D'autres facteurs importants entrent en jeu. Pour commencer...
Les conditions du marché du travail se sont assouplies à l’échelle mondiale depuis fin 2022
Les indices PMI de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et du Royaume-Uni datent de 2000 ; ceux du Japon de 2007 ; ceux des États-Unis de 2009 ; ceux du Canada de 2017.
Sources : IHS Markit, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
Si l’IA remplaçait significativement les travailleurs, on devrait constater une nette amélioration de la productivité du travail. Pourtant, en dehors des États-Unis, aucune accélération perceptible n'a été observée, ce qui suggère que l’impact de l’IA sur les marchés du travail du G6 demeure limité.
Cela étant, le cas des États‑Unis mérite une attention particulière, compte tenu de leur dynamique de productivité plus favorable (voir la ligne supérieure du graphique ci‑dessous).
La productivité du G6 ne corrobore pas l’hypothèse d’une substitution par l’IA
Sources : OCDE, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
L’IA est de plus en plus mentionnée dans les annonces de licenciements aux États‑Unis : près de 5 % y faisaient référence en 2025. Toutefois, ces suppressions d’emplois sont largement concentrées dans le secteur technologique, ce qui est cohérent avec l'augmentation significative des dépenses d'investissements (Capex) ces dernières années.
En proportion du PIB réel, les investissements dans le matériel informatique et les logiciels ont augmenté de 1,7 point de pourcentage au cours des cinq dernières années.
Les licenciements explicitement attribués à l’IA sont concentrés dans le secteur technologique
Sources : Challenger, Gray et Christmas, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
Il est également intéressant de noter que l'emploi salarié dans le secteur technologique a atteint son pic juste après le lancement de ChatGPT. Pour autant, d’autres facteurs, sans lien direct avec l’IA, ont probablement aussi joué un rôle : les recrutements excessifs intervenus pendant la pandémie peuvent être en partie responsable, tandis que la hausse des taux d'intérêt depuis la pandémie a constitué un obstacle important pour le secteur.
La contraction des effectifs technologiques n’a pas freiné l'activité du secteur
Les industries technologiques incluent la fabrication de matériel informatique et électronique, les systèmes informatiques, le traitement des données et l'édition (y compris les logiciels).
Sources : Bureau of Labor Statistics, Bureau of Economic Analysis, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
Quelle qu’en soit la raison, la baisse de 5 % de l’emploi dans le secteur technologique par rapport à son pic ne représente qu’une fraction du ralentissement global de l’emploi aux États-Unis. En 2025, le secteur a supprimé 75 000 postes. À titre de comparaison, les créations d'emplois dans les autres secteurs de l'économie se sont limitées à 600 000, soit près d'un dixième des 5,5 millions en 2022.
Les licenciements dans le secteur technologique ne représentent qu'une fraction du ralentissement des emplois aux États-Unis
Les industries technologiques incluent la fabrication de matériel informatique et électronique, les systèmes informatiques, le traitement des données et l'édition (y compris les logiciels).
Source : Bureau of Labor Statistics, Bureau of Economic Analysis, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
Même si l’IA n’a pas entraîné de vagues massives de licenciements, elle pourrait néanmoins freiner la création d’emplois de manière plus générale dans l'économie américaine. Cependant, une analyse bottom‑up, profession par profession, de l'exposition à l'IA indique peu de différences depuis 2022 entre les emplois plus exposés au risque d’automatisation et ceux qui le sont moins.
Les emplois les plus exposés à l’IA semblent largement épargnés
Sources : Yale Budget Lab, Bureau of Labor Statistics, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
Un autre argument souvent avancé est que les entreprises recruteraient moins de profils débutants, l’IA étant capable d’effectuer de nombreuses tâches généralement confiées aux juniors. Pourtant, les indicateurs de chômage des jeunes ne montrent pas de décrochage structurel par rapport au taux de chômage des actifs d’âge intermédiaire, ce qui suggère qu’à ce stade l’effet de l’IA sur la demande de main-d'œuvre reste limité.
L'IA ne semble pas évincer les jeunes travailleurs
Les actifs d’âge intermédiaire sont définis comme les 25‑55 ans.
Sources : Bureau of Labor Statistics, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
Le ralentissement de la création d'emplois à l'échelle mondiale peut s'expliquer plutôt, et de manière plus convaincante, par une combinaison de facteurs non liés à l'IA. L’incertitude autour des droits de douane a probablement pesé sur la demande de main-d’œuvre dans la quasi‑totalité des économies. À cela s’ajoutent des vents contraires propres à certains pays, comme la hausse du salaire minimum et des cotisations sociales patronales au Royaume-Uni, ou encore la pression concurrentielle croissante exercée par l'industrie automobile chinoise sur des pays comme l'Allemagne.
Les exportations automobiles chinoises dépassent désormais celles de l’Allemagne et du Japon réunis
Sources : Macrobond, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
Aux États-Unis, le durcissement des politiques d'immigration a également pesé sur la création d'emplois. Les travaux de la Fed montrent que le ralentissement de la croissance de l'emploi depuis 2022 reflète principalement une contraction de l'offre de main-d'œuvre plutôt qu'un affaiblissement de la demande. Si les intentions d'embauche reprennent alors que l'offre reste limitée, les pressions salariales pourraient s'intensifier en conséquence.
Le ralentissement de l’emploi aux États-Unis reflète surtout une baisse de l’offre de main-d’œuvre
Sources : Réserve fédérale, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
À première vue, ces éléments suggèrent que les risques inflationnistes demeurent orientés à la hausse. Pourtant, le futur président présumé de la Fed, Kevin Warsh, estime que l’économie américaine est déjà engagée dans un boom de productivité lié à l’IA, laissant entrevoir une marge de manœuvre pour des taux plus bas. Notre analyse des dynamiques du marché du travail depuis 2022 montre toutefois que ce boom ne s’est pas encore matérialisé. Réduire les taux aujourd’hui reviendrait donc à parier sur une technologie qui n'a pas encore fait ses preuves, alors même que les modèles indiquent que la politique monétaire est déjà accommodante.
Les modèles suggèrent que le taux des fonds fédéraux est proche ou inférieur au taux neutre
LW = Laubach-Williams r-star, LM = Lubik-Matthes r-star, ACM = modèle de primes de terme d'Adrian, Crump et Moench, KW = modèle de primes de terme de Kim-Wright, SEP = Summary of Economic Projections (projection de long terme des taux directeurs, « longer‑run dot »).
Sources : Macrobond, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
Si les autorités américaines assouplissent prématurément leur politique monétaire dans l'espoir d'une désinflation induite par l'IA, elles risquent de raviver les pressions inflationnistes. La courbe des taux pourrait alors se pentifier, la remontée des taux courts se heurtant à une vague de ventes sur les échéances longues, tandis que les points morts d’inflation pourraient également grimper à mesure que l'inflation s'installe.
Les points morts d'inflation pourraient repartir à la hausse si le FOMC poursuit ses baisses de taux
Sources : Macrobond, Schroders Economics Group - 25 février 2026.
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