L’impasse politique en France soulage les investisseurs
Quelles conséquences le nouveau paysage politique aura-t-il sur l’économie et les marchés ?
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Azad Zangana, Économiste senior européen et stratégiste
Les projections des résultats du second tour des élections législatives françaises ont entraîné un profond bouleversement politique. Le Rassemblement national (RN), parti d’extrême droite, et ses partenaires de coalition étaient donnés largement majoritaires à l’Assemblée après le premier tour et par les sondages avant le second tour. Cependant, l’alliance entre les partis de gauche et du centre a fait barrage au RN.
Le Nouveau Front Populaire (NFP) de gauche a remporté le plus grand nombre de sièges, suivi par la coalition centriste Ensemble (ENS), qui comprend le parti libéral Renaissance du président Macron. Les Républicains de centre droit ont terminé à la quatrième place et ne devraient pas remporter suffisamment de sièges pour former une coalition majoritaire avec le RN.
Le Premier ministre Gabriel Attal a présenté sa démission au président Macron, qui l’a refusée, lui demandant de rester temporairement en fonction « afin d’assurer la stabilité du pays ».
La coalition du NFP se compose de quatre partis plus ou moins radicaux. Le Parti communiste français et La France Insoumise (LFI) sont les partis le plus à gauche, puis suivent le Parti Socialiste (ancien gouvernement sous François Hollande) et enfin les Verts.
Trois scénarios de gouvernement possibles
Après les premières projections, Jean-Luc Mélenchon (LFI) a prononcé un discours de défi. Il a non seulement proclamé la victoire de la gauche, mais a également indiqué qu’il n’était pas disposé à négocier le programme politique sur lequel s’était entendue la coalition du NFP. Cette situation pose évidemment la question de la formation d’un gouvernement, ou même de la façon dont un gouvernement minoritaire pourrait fonctionner.
D’autres dirigeants au sein du NFP ont été plus pragmatiques, exprimant leur souhait que le prochain gouvernement apporte des solutions à la population afin d’éviter un futur gouvernement d’extrême droite. Alors que l’objectif de la gauche était de réduire le coût de la vie (problème numéro un des électeurs français selon les instituts de sondage), les politiques anti-immigration, que le RN a toujours défendues, doivent désormais être incluses dans le débat national.
Forts de ce constat, nous envisageons trois scénarios :
- Un gouvernement minoritaire dirigé par le NFP, qui obtiendrait très peu de résultats par rapport à son programme, mais trouverait un terrain d’entente avec le RN sur la question de la réduction du coût de la vie, et pourrait annuler certaines réformes du président Macron sur l’âge de départ à la retraite.
- Un gouvernement technocratique, qui serait mis en place jusqu’à l’élection présidentielle de 2027, n’apporterait presque aucun changement en matière de politique et procéderait au report annuel du projet de loi de finances.
- Une division du NFP conduisant à une grande coalition centriste. Il est peu probable qu’ENS travaille avec le NFP dans sa formation actuelle. Si ENS parvient à persuader le Parti Socialiste et les Verts de rejoindre une alliance centriste, celle-ci pourrait gouverner en tant que bloc minoritaire. Seuls, ces groupes n’auraient pas la majorité absolue, mais pourraient, avec Les Républicains, trouver la voie d'une grande coalition majoritaire.
Ces scénarios sont classés du plus probable au moins probable, mais même le scénario d’une grande coalition est réaliste.
Dans les trois cas, la France connaîtrait un dérapage budgétaire, à un moment où elle affiche un important déficit public qui devrait s’établir à 5,1 % du PIB cette année selon le Programme de stabilité du gouvernement. Les objectifs déclarés de ce programme sont de ramener le déficit à 4,1 % du PIB en 2025 et à 3 % d’ici 2027, mais il semble peu probable qu’ils soient atteints compte tenu du paysage politique actuel et des réactions contre les politiques d’austérité.
En supposant que les marchés des obligations d’État restent stables, des dépenses supplémentaires nettes entraîneraient un environnement économique reflationniste bénéfique pour les entreprises. Cependant, les investisseurs craignent qu’un gouvernement anticapitaliste de gauche ne gêne certaines des plus grandes entreprises françaises. La situation serait moins préoccupante dans le cadre d’une coalition centriste.
À court terme, l’incertitude politique restera élevée, mais l’existence d’une Assemblée sans majorité devrait limiter les politiques les plus radicales. Pour le reste de l’Europe, une France affaiblie limitera la progression de réformes clés, en particulier à la suite des élections du Parlement européen.
Un gouvernement français moins austère pourrait saper la procédure de l’UE concernant les déficits excessifs, ce qui entraînerait d’autres États à enfreindre également les règles budgétaires de l’Union. Ce risque augmente la probabilité d’une volatilité accrue des marchés et, poussé à l’extrême, d’une nouvelle crise de la dette souveraine. La Commission Européenne (CE) devra faire preuve de fermeté aux côtés de la Banque Centrale Européenne (BCE) pour empêcher un tel développement.
Quelles conséquences pour les marchés obligataires ?
James Ringer, Gestionnaire de portefeuille obligataire, et Thomas Gabbey, Gestionnaire de fonds :
Les résultats des élections de dimanche n’ont pas apporté l’éclaircie espérée. L’incertitude persistante autour de la formation du gouvernement pose de nombreuses questions qui restent sans réponse. La situation pourrait durer plusieurs semaines, et chaque scénario pourrait produire des résultats très différents pour l’économie et les finances de la France.
Dans l’état actuel des choses, la probabilité d’une Assemblée nationale sans majorité est devenue le scénario le plus probable. Il entraînerait une paralysie budgétaire qui, compte tenu des préoccupations en la matière, est la situation la plus favorable aux marchés pour l’instant, du moins jusqu’aux négociations budgétaires de l’automne 2024.
Parallèlement, nous prévoyons que le flux d’informations maintiendra la volatilité à un niveau relativement élevé pour les actifs obligataires de la zone euro.
Une grande incertitude était déjà intégrée au prix des obligations d’État françaises à l’approche du second tour des élections. Le résultat a donc apporté un soulagement immédiat. L’attention se porte maintenant sur l’étendue de la coalition de gauche et, de façon réaliste, sur l’incapacité du bloc minoritaire du NFP à tenir les nombreuses promesses budgétaires de son programme.
Quoique limitée, la fragilité de la situation budgétaire de la France reste au premier plan de nos préoccupations. Le pays étant déjà placé sous surveillance par la CE, il reste à voir comment le nouveau gouvernement relèvera les défis posés par les dispositions de la procédure concernant les déficits excessifs.
Par conséquent, nous restons neutres sur le risque souverain français pour l’instant. Dans les marchés périphériques, en particulier ceux qui sont plus vulnérables sur le plan budgétaire et qui subissent des effets de contagion, comme l’Italie, nous adoptons également une position neutre. En ce qui concerne les fondamentaux, nous observons que ces marchés se situent du côté le plus cher de la fourchette depuis un certain temps.
Concernant les valorisations des obligations garanties françaises, qui sont restées relativement stables par rapport aux grandes valeurs financières, elles ne sont pas aussi attrayantes qu’en début d’année, et nous sommes donc moins positifs à leur égard.
Nous restons relativement optimistes à propos du crédit investment grade européen, même si le risque français dans l’ensemble de nos stratégies reste relativement faible. À l’instar de l’effet sur les cours du spread entre l’OAT et le Bund, les banques françaises, qui étaient plus vulnérables à la correction, peinent à remonter la pente.
À un moment donné, la nature indiscriminée de la volatilité du marché devrait ouvrir des opportunités idiosyncrasiques, mais il est encore tôt.
Nous pensons que le résultat des élections n’affectera pas de manière significative les conditions qui sous-tendent la politique monétaire. Bien que l’indiscipline budgétaire des États membres soit préoccupante, il est peu probable qu'elle empêche le cycle d’assouplissement dans lequel la BCE s'est déjà engagée dans le cadre des progrès réalisés en matière de désinflation. Cela apporterait un certain soutien aux actifs obligataires européens à moyen terme.
Quelles sont les implications pour les marchés actions ?
Martin Skanberg, Gestionnaire de fonds, actions européennes
L’annonce surprise d’élections législatives en France a engendré une sous-performance des actions françaises en juin. L’indice français CAC 40 a reculé de 6,4% contre une baisse de 2,6% pour le MSCI EMU, l'indice plus large de la zone euro.
Ce recul était dû en grande partie à l’incertitude concernant le programme du RN à l’égard des entreprises, le parti d’extrême droite étant donné gagnant d’un grand nombre de sièges. Certaines entreprises (banques, services aux collectivités, exploitants d’infrastructures) ont été mises sous forte pression. Le délai avant le scrutin étant très court, peu d’informations concrètes ont pu être obtenues sur les objectifs du RN. Sa dirigeante, Marine Le Pen, avait précédemment fait part de sa volonté de nationaliser les autoroutes à péage.
Les actions françaises se sont ensuite quelque peu redressées. Le CAC 40 a regagné 2,6 % dans la semaine qui a suivi le premier tour, lequel laissait présager une Assemblée sans majorité. Ce présage s’est confirmé depuis, l’alliance de gauche émergeant comme le plus grand bloc à l’Assemblée, suivi par les centristes. Les actions françaises s’échangent en légère hausse au moment de la rédaction de cet article.
Un parlement sans majorité et avec Emmanuel Macron toujours président est susceptible d’engendrer une période d’incertitude avec peu d’évolution sur le front politique.
Dans l’équipe European Blend, nous investisons en fonction d’opportunités spécifiques à certaines actions, et non en sur la base des opinions sur les pays. Le processus de formation d’un nouveau gouvernement pourrait durer un certain temps, et la question est donc de savoir si une éventuelle liquidation future d’actions françaises pourrait faire baisser certaines d’entre elles. La France n’est pas le seul pays à organiser des élections cette année. Les investisseurs doivent être en mesure de traverser ces événements en se concentrant sur les opportunités ponctuelles d’investissement en actions individuelles qui pourraient émerger d’une éventuelle volatilité.
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