Un « Super El Niño » menace de provoquer des vagues d’inflation des matières premières jusqu’en 2027
Un El Niño potentiellement puissant en 2026, modifiant les régimes de précipitations à l’échelle mondiale et s’ajoutant aux perturbations de l’approvisionnement en engrais, pourrait faire grimper l’inflation alimentaire de l’an prochain à deux chiffres.
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Le phénomène climatique El Niño – un réchauffement périodique naturel de l’océan Pacifique – menace d’entraîner une hausse des températures mondiales dans les mois à venir et de provoquer des événements météorologiques extrêmes. Selon les estimations de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM), il devrait se manifester entre juin et août, avec une probabilité de 90 % de persister jusqu’en novembre. « Nous devons nous préparer à un épisode El Niño potentiellement intense, qui aggravera les sécheresses et les épisodes de fortes précipitations et augmentera le risque de vagues de chaleur », a averti l’OMM*.
El Niño peut affecter l’économie mondiale de multiples façons. Par le passé, certains épisodes ont perturbé les niveaux d’eau du canal de Panama, freiné la production d’énergie hydroélectrique et déclenché des épisodes d’inondations et de sécheresse hors saison à travers le monde. De tels effets pèseraient sur la production alimentaire.
Des vagues successives d’inflation alimentées par la hausse des prix des matières premières accroissent le risque que les pressions sur les prix s’ancrent durablement et pourraient coïncider avec d’autres facteurs économiques et géopolitiques défavorables. Cela pourrait se traduire par une nouvelle poussée de mouvements populistes, en particulier en Europe, à l’approche d’échéances électorales majeures.
Le lien entre El Niño et l’inflation alimentaire
L’Oceanic Niño Index (ONI) mesure les écarts de température de surface du Pacifique par rapport à leur moyenne et constitue la principale référence pour évaluer l’intensité des épisodes El Niño et La Niña. Cependant, nos analyses montrent que la corrélation s’améliore nettement lorsque l’on neutralise l’effet des prix de l’énergie dans les indices alimentaires mondiaux. Historiquement, les prix des denrées alimentaires et de l’énergie ont en effet évolué de concert, en raison de l'impact des coûts de transport et du caractère énergivore de la production d’engrais.
Graphique 1 : Une hausse de l’ONI s’accompagne généralement d’une augmentation des prix mondiaux des denrées alimentaires
Si les corrélations observées par le passé se vérifiaient, un El Niño très marqué pourrait entraîner un doublement des prix mondiaux des denrées alimentaires par rapport aux niveaux actuels au cours de l’année à venir.
Bien entendu, ces relations ne sont jamais parfaites. Notre analyse de l’ONI a d’ailleurs surestimé l’impact d’El Niño sur les prix alimentaires en 2023, ce qui illustre la difficulté de prévoir à la fois les conditions météorologiques et les rendements agricoles.
Les tensions sur les engrais et la demande en biocarburants accentuent l’impact probable d’El Niño sur la production alimentaire
Cette fois, le risque d’un El Niño puissant vient s’ajouter à d’autres facteurs qui laissent déjà présager une hausse des prix alimentaires dans les mois à venir.
Premièrement, nous constatons déjà des conditions de chaleur extrême à l’échelle mondiale cette année. Début juin, plus de 50 % du territoire des États-Unis était en situation de sécheresse, avec environ 250 millions d’acres de cultures affectés. Et ces températures extrêmes ne se limitent pas aux États-Unis. Une vague de chaleur record a balayé l’Europe en mai, tandis que certaines régions de l’Inde ont enregistré des températures dépassant les 40 °C.
Graphique 2 : Les États-Unis ont connu une sécheresse sévère au printemps 2026
Le US Drought Monitor est publié conjointement par le National Drought Mitigation Center (NDMC) de l'Université du Nebraska à Lincoln, le Département de l’Agriculture des États-Unis, la NOAA et la NASA. Carte fournie par le NDMC.
Deuxièmement, si l’attention s’est concentrée sur les perturbations des approvisionnements énergétiques, la fermeture du détroit d’Ormuz a également eu un impact dévastateur sur l’offre mondiale d’engrais. Environ un tiers de l’urée mondiale provient de cette région et transite par ce passage stratégique. Les prix de l’urée ont doublé depuis le début du conflit, ce qui laisse présager une forte hausse du prix de certaines catégories de produits alimentaires.
Graphique 3 : La hausse des prix des engrais laisse présager une forte augmentation des prix des céréales
Le risque pesant sur la production agricole est particulièrement élevé dans les régions où les stocks d’engrais n’avaient pas été constitués avant le déclenchement du conflit, ainsi que pour les cultures nécessitant des apports élevés en nutriments et entrant dans leurs phases critiques de développement au moment où l’intensité d’El Niño atteindra son pic. La combinaison de ces facteurs de risque apparaît de façon particulièrement marquée pour le riz, le blé, le sucre et le cacao.
El Niño s’accompagne généralement de moussons plus faibles et de températures supérieures aux normales saisonnières dans les zones agricoles d’Asie du Sud. En Afrique de l’Ouest, il accroît le risque de conditions plus sèches et de vents d’Harmattan plus soutenus, ce qui pèse sur la production de cacao. Pour le blé, la superficie semée en Australie devrait reculer nettement, la production étant susceptible de diminuer d’environ 9 millions de tonnes sur la campagne 2026‑2027.
Le sucre semble particulièrement exposé. Lors des précédents épisodes El Niño, la production en Inde et en Thaïlande a reculé de 20 % à 30 %, poussant les principaux producteurs à devenir importateurs nets et entraînant une forte hausse des prix. L’impact pourrait être encore plus marqué cette fois-ci, dans la mesure où une part croissante des stocks de sucre est redirigée vers la production d’éthanol. La demande en biocarburants est par ailleurs renforcée par le choc pétrolier au Moyen-Orient, ce qui accroît l’utilisation du sucre, du maïs et de l’huile de soja. Les prix alimentaires ont déjà amorcé une hausse, signe que les tensions sur l’approvisionnement en engrais commencent à se répercuter, et l’impact pourrait être amplifié par des conditions de culture plus difficiles.
L’ensemble de ces éléments pourrait accentuer la tendance stagflationniste déjà observable dans l’économie mondiale à mesure que la hausse des prix de l’énergie se répercute sur les consommateurs. Par exemple, si cette conjonction de facteurs entraînait une hausse de 50 % de l’indice des prix alimentaires de la FAO (ONU) d’ici la fin de l’année, l’inflation alimentaire dans les pays du G7 atteindrait probablement des niveaux à deux chiffres en 2027, compte tenu des délais de transmission habituels. Cela suffirait à ajouter plus d’un point de pourcentage à l’inflation globale.
Graphique 4 : Une vague d’inflation alimentaire pourrait frapper l’économie mondiale au moment même où le choc sur les prix de l’énergie s’estompe
Bien que le poids de l’alimentation dans les paniers de consommation varie selon les marchés, de seulement 10 à 15 % dans les économies développées à 25 % ou plus dans les marchés émergents, une vague d’inflation alimentaire, survenant au moment même où le choc inflationniste actuel lié à l’énergie s’estompe, maintiendrait la pression sur les revenus réels et pèserait plus durablement sur la consommation.
Des vagues successives d’inflation, plutôt qu’un choc plus immédiat et ponctuel, augmentent le risque de conséquences défavorables. L’une d’elles est que, plus l’inflation reste élevée longtemps, plus la probabilité d’effets de second tour sur les salaires augmente, ce qui pourrait conduire à un ancrage durable des tensions sur les prix.
*Source : OMM, Prepare for El Niño 2026
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