Économie

Investir n’est pas un sprint mais un marathon, même lors de révolutions

Comment faire face aux bouleversements technologiques, à la fin de l’assouplissement quantitatif et au populisme ?

02/10/2017

Huw van Steenis

Huw van Steenis

Responsable de la stratégie

Nous traversons une période de révolutions. Les conséquences des bouleversements technologiques, la transition vers le retrait progressif de l’assouplissement quantitatif et la révolte populiste contre la mondialisation ont dominé les débats lors de la conférence à destination des investisseurs organisée par Schroders à Madrid récemment.

Alors que de nombreux marchés flirtent avec leurs plus hauts historiques et que le monde connaît une croissance synchronisée inédite depuis dix ans, l'attention s'est concentrée aussi bien sur les tendances séculaires que cycliques. Le déroulement de ces transitions a de profondes conséquences pour les investisseurs tout comme les responsables politiques.

Lénine a dit un jour : « Des décennies s'écoulent sans que rien ne se passe, et à d'autres moments, des décennies se déroulent en quelques semaines. » Ainsi en est-il de la technologie.

La faillite de Toys R Us, le rachat de Whole Foods par Amazon et l'interdiction par la Chine des nouvelles émissions de crypto-monnaies soulignent l'ampleur du rythme de la transformation technologique. Cependant, investir n'est pas un sprint mais un marathon, comme me l'a rappelé mon entraînement en vue d'un prochain semi-marathon pour une œuvre caritative.

Ces dix dernières années, la valeur de marché d'Amazon a été multipliée par dix et celle d'Alphabet, la maison-mère de Google, par plus de trois. À l'inverse, la valeur de Sears, la chaîne de distribution américaine, s'est effondrée de plus de 90 % et celle de Staples, le spécialiste des fournitures de bureau, a fondu de moitié. Il n'est guère étonnant dès lors que la moitié des investisseurs présents à notre conférence ait estimé que les bouleversements technologiques auront l'impact le plus important sur leurs portefeuilles à l'horizon des dix ans à venir, alors que 32 % ont cité la réduction de l'assouplissement quantitatif, sujet toutefois identifié comme l'enjeu principal pour les 12 mois à venir. Venaient ensuite les conséquences du réchauffement climatique puis les incidences du populisme.

Les marges et les profits s’infléchissent à un rythme problématique du fait des bouleversements technologiques. Si cette mutation est déjà largement engagée dans certains secteurs comme l’industrie musicale, la publicité et le marché du livre, dans d’autres elle n’en est encore qu’à ses débuts.

Identifier la prochaine victime de l’« Amazonisation » est le sujet du jour. L’une des questions intrigantes est de savoir pourquoi le secteur des services financiers reste peu affecté, du moins jusqu’à présent. La Fintech a induit une nette amélioration du service fourni à la clientèle et une forte baisse du coût des paiements sans toutefois désarçonner les leaders du secteur. Cependant, les acteurs de la finance et les responsables politiques prennent désormais conscience des risques que posent les bouleversements technologiques, notamment l’écrémage auquel s’adonnent les sociétés non bancaires ou l’essor inquiétant du bitcoin.

Le resserrement quantitatif est la seconde transition que les investisseurs vont devoir affronter. Peu d'interventions dans l'histoire des banques centrales ont été aussi spectaculaires que le gonflement des bilans de la Banque centrale européenne (BCE) et de la Banque du Japon afin de soutenir leurs économies. Leurs bilans représentent désormais pas moins de 80 % et 130 % de leur produit intérieur brut respectif.

Les 2 000 milliards de dollars injectés cette année par ces deux institutions ont stimulé les prix des actifs et bridé la volatilité. Le passé est notre référence mais nous ne disposons d'aucun exemple historique de création monétaire de telle ampleur pour évaluer l'impact
de la liquidation de 10 000 milliards de dollars d'obligations assorties de rendements négatifs. Les banques centrales avancent à tâtons dans le brouillard. Pas étonnant dès lors que les investisseurs restent peu convaincus par le rythme du relèvement des taux.

En coulisses, le doute s'immisce dans le raisonnement des banques centrales. Leurs politiques audacieuses ont été décisives pour soutenir l'économie et l'emploi tant qu'il n'y avait pas d'autre choix. Toutefois, les arguments à l'appui du niveau extrême des taux de la Banque d'Angleterre ou de la BCE n'ont plus cours depuis un bon moment.

Qui plus est, l'assouplissement quantitatif a accentué les inégalités : alors que les nantis ont vu la valeur de leurs actifs s'envoler, la croissance des salaires a stagné. Les conséquences de cette situation en termes d'économie politique commencent à peser bien plus lourd dans la réflexion des banques centrales et renforcent les arguments en faveur d'une réévaluation du niveau extrême des taux.

Qui seront donc les gagnants et les perdants de la remontée des taux ? Quel impact les différents scénarios pourraient-ils avoir sur les portefeuilles ? Ces questions ne sont pas débattues autant qu'elles le devraient.

Par exemple, la hausse des taux est une aubaine pour les banques, avec des établissements
américains qui repartent de l'avant. D'aucuns seront toutefois surpris de constater que la croissance du crédit bancaire dans la zone euro a désormais rattrapé celle des États-Unis, ce qui pourrait aider les banques européennes à tourner la page de leur décennie perdue.

L'impact du resserrement quantitatif sur les actions par opposition aux obligations est également une question en suspens. Peu d'investisseurs misent sur un rebond de l'une et l'autre classe d'actifs cette année. Nous avons été frappés par le fait que 87 % des participants à notre conférence comptaient accroître le risque de leurs portefeuilles d'actions, aussi bien cotées que non cotées.

La manière dont la révolte populiste contre la mondialisation va se manifester est une autre transition que le monde occidental et les marchés émergents vont devoir affronter. Les investisseurs occidentaux ont longtemps été en mesure de faire abstraction du risque politique et de se concentrer sur les perspectives des différents secteurs ou des différentes entreprises. Bon nombre d'entre eux espèrent pouvoir en revenir à cette norme.

En janvier dernier, je soutenais que les investisseurs occidentaux auraient des enseignements à tirer du parallèle constitué par l'investissement dans des marchés émergents en proie au populisme, imposant d'attacher une attention particulière à l'économie politique, la volatilité des taux de change, l'évolution des prévisions de croissance à long terme et les facteurs de risque-pays. Cependant, la manière dont le populisme occidental risque d'affecter les marchés émergents au travers des politiques commerciales de pays occidentaux enclins au repli sur soi devient un enjeu croissant.

2017 se révèle être une année faste pour les marchés émergents après une longue période
d'impopularité. La reprise s'étend au Brésil et la Russie s'extirpe de la récession. L'interaction entre reprises cycliques et transitions séculaires sera un enjeu critique au cours des années à venir.

Toutes les révolutions ne sont qu'utopie jusqu'à ce qu'elles aient lieu. Les investisseurs devront modérer l'allure pour les affronter au mieux.