Marchés

"Les infrastructures vont prendre un poids presque équivalent à l’immobilier chez les assureurs"

Charles Dupont, Directeur du pôle Financements d’Infrastructures, s’est entretenu avec Thomas Carlat pour Newsmanagers.

05/06/2017

Charles Dupont

Charles Dupont

Président de Schroder Aida

L’intégralité de l’entretien paru le 6 juin 2017 dans Newsmanagers : 

18 mois après la création de son équipe dédiée à la dette infrastructure, Schroders est en passe de réussir à s'imposer sur ce segment comme un acteur de premier plan. La société a en effet réussi à lever 1,1 milliard d'euros tout en investissant près de 90% de ces capitaux. Charles Dupont, responsable des financements des infrastructures, revient pour NewsManagers sur la genèse de cette équipe, son modèle d'activité et ses objectifs. Le dirigeant est persuadé que cette classe d'actifs va prendre un poids presque équivalent à l'immobilier chez les assureurs.

NewsManagers : Quel bilan dressez-vous de votre activité, 18 mois après la création à Paris de votre équipe de gestion dédiée à la dette infrastructure ?

Charles Dupont : Le premier bilan est très positif. Nous avons très largement dépassé nos objectifs tant en termes de levées de fonds que de déploiement et de diversification de notre offre. Nous espérons que les 18 prochains mois seront tout aussi positifs. Depuis la création de l'équipe en septembre 2015, nous avons levé 1,1 milliard d'euros et près de 90% de ces capitaux sont déjà investis. C'est une performance assez inhabituelle. Les fonds d'investissement mettent souvent beaucoup plus de temps à déployer les capitaux levés. Cette situation tient sans doute à la spécificité de notre modèle.

NM : Quelle est cette spécificité dans votre modèle ?

C.D. : Quand vous regardez l'offre en termes d'investissement dans les infrastructures, et de dette infrastructure en particulier, deux solutions sont aujourd'hui disponibles pour les investisseurs. La première consiste à investir à travers des fonds mutualisés qui offrent une solution prêt-à-porter, par nature peu flexible. La seconde option consiste à investir tout d'abord dans une équipe pour ensuite investir en direct. Cette solution est plus flexible, mais son coût la rend souvent accessible aux seuls très grands investisseurs. Il n'y avait pas dans cette classe d'actifs de solution économiquement compétitive et flexible, comme il en existe par exemple dans l'immobilier, permettant aux investisseurs de taille moyenne de définir les objectifs et contraintes d'investissements qui leur correspondent. Nous avons construit cette offre chez Schroders. Depuis son lancement, nous avons dessiné et développé avec nos clients 5 fonds ou mandats d'investissement, ce qui montre que la solution correspond à un vrai besoin sur le marché.

NM : Pourquoi faire de Paris le centre d'expertise en dettes d'infrastructures ?

C.D. : Londres et Paris sont aujourd'hui les deux grandes places mondiales pour ce qui est de l'investissement dans les infrastructures. Paris bénéficie d'abord d'un formidable héritage : celui d'avoir développé il y a plusieurs siècles une expertise très forte en ingénierie, en génie civil et, plus largement, dans tout ce qui touche à la gestion des services publics et à leur financement : l'eau, le gaz, l'électricité, la téléphonie, les routes, les aéroports, les transports en commun. La France compte des leaders mondiaux dans ces domaines. Il existe dans l'Hexagone et plus particulièrement autour de Paris une communauté d'affaires et d'experts qui en fait une place prédisposée pour développer l'activité d'infrastructures. Nous ne sommes d'ailleurs pas les premiers puisque Paris compte aujourd'hui 14 sociétés de gestion en infrastructures ! 

NM : Mais pourquoi se spécialiser autant dans la dette infrastructure ?

C.D. : L'offre d'investissement en infrastructures n'existait pas chez Schroders. Or la clientèle institutionnelle est très importante au sein du groupe, et la demande était grande. Nous avons choisi de construire notre offre de manière différente de la concurrence. Outre notre positionnement, nous avons choisi de nous différencier par le type de produits proposés et de commencer par des produits de dette : l'offre était déjà très abondante sur le terrain de « l'equity », alors qu'elle est toujours émergente en dette infrastructure. Nous ne sommes qu'au tout début de la désintermédiation du crédit en Europe, et donc du développement de la dette infrastructure. En outre, les investisseurs institutionnels s'intéressent de plus en plus au financement de l'économie en direct, et l'infrastructure est au coeur du financement de l'économie. 

NM : Comment est constituée votre équipe ?

C.D. : L'expertise se situe dans le pôle obligataire du groupe Schroders. Note équipe compte 9 professionnels de l'investissement basés à Paris. Par le montant de nos encours et notre taille, nous sommes rapidement devenus l'une des équipes de gestion de dette infrastructure les plus importantes en Europe. Elle continue de se développer car nous avons prévu au moins deux recrutements cette année pour accompagner l'essor de notre plate-forme. C'est une classe d'actifs qui demande beaucoup d'expertises tant en analyse qu'en suivi des investissements. Toute la partie de la gestion post-transaction, du suivi des risques d'investissements et du reporting nécessite aussi des ressources expérimentées au niveau du middle-office que nous avons intégrées à la gestion compte tenu de la spécificité et de la complexité de leur tâche. 

NM : Comment envisagez-vous de faire évoluer votre offre ?

C.D. : L'offre suit assez naturellement la demande de nos clients. Nous les conseillons, nous leur expliquons notre classe d'actifs, nous construisons avec eux une relation partenariale, un climat de confiance. Tous nos clients ont déjà réinvesti dans l'un de nos produits, preuve de cette relation de confiance. Certains nous ont demandé de trouver des solutions dans d'autres segments de produits. Je pense notamment à la dette junior, que certains gérants qualifient de « mezzanine », ou en equity. Au point où nous en sommes aujourd'hui dans le cycle d'investissement, nous considérons que la dette offre pour un assureur une valeur relative globalement plus intéressante que l'equity. Mais sélectivement, au cas par cas, il reste possible d'originer un « bon » investissement en equity. C'est, sans nul doute, une perspective d'évolution pour notre offre. 

NM : Quelles sont aujourd'hui les attentes de vos clients ?

C.D. : Les attentes sont très différentes selon la typologie de clients. Certains ont ainsi des besoins de gestion actif/passif, à savoir disposer d'investissements répondant à la problématique de duration dans les bilans des assureurs, particulièrement dans un contexte de taux d'intérêt très bas. L'infrastructure peut apporter à la fois de la duration et des rendements supérieurs aux rendements souverains, tout en présentant un risque d'investissement relativement faible. Un certain nombre d'investisseurs cherchent tout simplement de la diversification de crédit par rapport à un portefeuille obligataire « corporate ». Quand on sait que le financement des infrastructures en Europe ne passe que dans moins de 20% des cas par les marchés de capitaux, il est assez naturel pour ces investisseurs de chercher la diversification de crédit au travers de prêts par nature illiquides. Enfin, d'autres investisseurs recherchent du rendement. Or, l'infrastructure offre des primes de rendement particulièrement intéressantes, surtout rapportées au risque pris ou au traitement prudentiel en Solvabilité 2. L'infrastructure est une classe d'actifs à risque modéré, en comparaison de la dette corporate classique, avec des probabilités de défaut très largement inférieures. Avoir une prime de rendement supérieure de 1,5% en moyenne à un crédit corporate classique, un risque de défaut inférieur de près de 50% et une charge en capital inférieure d'environ 30% en Solvabilité 2 fait de la dette infrastructure un investissement très intéressant en valeur relative. 

NM : Etes-vous davantage sollicités sur des solutions à dimensions ISR ou ESG ?

C.D. : L'ESG n'est pas un objectif en soi mais il s'agit d'une contrainte très forte dans l'analyse et la gestion de nos investissements. Tous nos dossiers d'investissement et tous nos documents de reporting intègrent des critères ESG. Comme nombres d'études l'ont montré, Schrodersa un standard très élevé en matière d'ESG et nous le respectons par obligation et par conviction. 

NM : Quelles sont les zones géographiques où vous réalisez vos investissements ?

C.D. : Nous privilégions naturellement l'Europe car le continent représente plus de la moitié des opportunités de financement d'infrastructures. Je précise que nous regardons exclusivement le financement d'infrastructures réalisé par des sociétés privées en charge de mission de service public. Or, ces sociétés privées se trouvent beaucoup en Europe, un peu aux Etats-Unis et en Australie. Il est donc assez logique que Schroders, comme la plupart des gérants infrastructures, et même les grands investisseurs institutionnels américains ou australiens, se positionne sur le marché européen. C'est le marché le plus diversifié, le plus dynamique et le plus abondant en opportunités au monde. 

NM : Et en termes de secteurs ?

C.D. : Nous couvrons l'ensemble des secteurs, à savoir les transports (ports, routes, rails, aéroports, parkings...), l'énergie (réseaux électriques, gaz, pétrole, eau, stockage...), les énergies renouvelables qui sont une partie croissante des financements infrastructures et, enfin, les infrastructures sociales au sens large, comme les écoles, les hôpitaux ou autres bâtiments publics. Notre objectif est de couvrir l'ensemble de la classe d'actifs tant en termes de zones géographiques en Europe qu'en termes de secteurs pour pouvoir sélectionner les meilleurs investissements pour nos clients.

NM : Quels sont vos objectifs chiffrés à moyen terme ?

C.D. : Dans cette classe d'actifs, nous ne pouvons pas avoir d'objectifs quantitatifs, sinon nous serions amenés à investir pour investir au lieu d'investir pour réaliser de bons investissements. La sélection d'actifs assurera la pérennité de cette gestion. Nous avons toujours été très prudents, très sélectifs, sans doute aussi parce que notre expertise, notre expérience et notre performance dans la classe d'actifs nous donnent un accès privilégié au marché et le luxe de pouvoir sélectionner les meilleures opérations. Nous avons aussi réussi à développer une gamme de produits très large qui nous permet de gérer de manière plus proactive le cycle d'investissement sans être réduits à proposer toujours la même solution financière. Cette flexibilité est aussi appréciée des emprunteurs. 

NM : Comment voyez-vous évoluer l'offre en infrastructures sur le marché européen ?

C.D. : Les investisseurs aiment et continueront d'aimer l'infrastructure car la grande majorité des investissements a réalisé toutes ses promesses. Cette classe d'actifs devrait prendre de l'ampleur et occuper un poids plus important dans les allocations des investisseurs institutionnels, pour devenir presque équivalent à celui de l'immobilier dans les portefeuilles des assureurs. Au sein des fonds de pension canadiens ou d'Europe du Nord, l'infrastructure représente parfois entre 15% et 20% de leur bilan car elle est considérée comme un actif essentiel dans un portefeuille. Toutefois, c'est une classe d'actifs complexe, et c'est l'un des principaux freins à son développement, une « barrière à l'entrée » dans ce marché. Pour beaucoup d'investisseurs institutionnels, il est nécessaire de recourir à des gérants spécialisés et expérimentés. L'offre va également évoluer. Certaines études menées au cours de ces dernières années montrent une très grande variation entre les meilleurs de la classe et les moins bons. Cette situation est de nature à opérer à moyen terme une plus grande sélection des gérants sur la base de la performance, et non plus seulement sur la promesse de performance. Au cours des dix dernières années, nous avons connu un fort développement de l'offre de gestion. L'heure de la rationalisation est sans doute venue. D'ailleurs, sur la dette, une étude du Crédit Agricole a déjà montré que 20% des acteurs effectuent 80% des opérations. Et la pression sur les commissions de gestion devrait rapidement pousser certains acteurs à sortir de ce marché ou à se rapprocher.

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